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Bildwortmarke: Deutscher BundestagBundestag allemand

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Discours prononcé par le Président du Bundestag allemand, le Professeur Norbert Lammert, lors des cérémonies du Jour de l'Unité allemande, le 3 octobre 2016 à Dresde

Monsieur le Président du Bundesrat,
Monsieur le Ministre-Président Tillich, notre hôte en ce jour,

Monsieur le Président fédéral,

Madame la Chancelière fédérale,

Monsieur le Président de la Cour constitutionnelle,

Excellences,

Hauts-représentants des églises et des communautés religieuses,

Chers collègues du Parlement européen, du Bundestag, des parlements régionaux,

Monsieur le Bourgmestre,

Chers hôtes,

Mesdames, Messieurs !

 

On n'est plus obligé de trouver formidable que – plus d'un quart de siècle après la réunification de l'Etat allemand – nous célébrions notre fête nationale à Dresde, pour la deuxième fois déjà. Mais nous sommes pour le moins en droit de nous réjouir que ce qui avait semblé impossible pendant des décennies soit aujourd'hui devenu une évidence : l'unité dans la liberté.

On a même le droit d'y être opposé. Mais ceux qui aujourd'hui sont les plus bruyants avec leurs cris et leurs sifflets et offrent à qui veut les entendre leur surprenante indignation, ceux-là mêmes sont ceux qui se souviennent le moins de l'état dans lequel se trouvaient cette ville et ce pays avant l'avènement de l'unité allemande.

J'ai le plus profond respect pour les habitants de Dresde, de Saxe et de Thuringe, de Saxe-Anhalt et du Brandebourg, du Mecklembourg-Poméranie occidentale et de Berlin, qui savent ce qu'ils ont eux-mêmes accompli pendant ces années, et qui n'ont pas oublié le soutien que leur ont alors apporté d'autres personnes.

La première fête de l'Unité allemande à Dresde, en 2000, a été décrite par un grand quotidien allemand, en un titre, comme une rencontre "entre bratwurst et baroque", au cours de laquelle "les Allemands ne parvenaient pas franchement, en ce dixième anniversaire de l'unité retrouvée, à célébrer dans l'allégresse". Bien des choses ont changé depuis – dans un sens ou dans un autre. Cette année encore, tout Dresde ne célèbre pas dans l'allégresse – et toute l'Allemagne non plus.

L'année 2016 témoigne clairement d'une situation générale, mais aussi des tensions auxquelles l'Europe et ses voisins doivent faire face au 21e siècle :

En Grande-Bretagne, les électeurs ont décidé par référendum à une courte majorité qu'ils voulaient quitter l'Union européenne. La jeune génération, celle qui sera le plus longtemps affectée par cette décision, y a peu pris part, permettant ainsi que se constitue une majorité à l'encontre de ses propres intérêts.

En Turquie, des éléments de l'armée ont tenté de renverser par un putsch le gouvernement démocratiquement élu, et se sont heurtés à la résistance d'une population qui découvre aujourd'hui dans l'amertume que les militaires ne sont pas les seuls à remettre en cause l'ordre constitutionnel.

En Syrie et dans les régions limitrophes, les populations subissent depuis cinq ans déjà l'usage impitoyable de la force militaire brute, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes et en a contraint des millions à fuir leurs villes dévastées. A Alep, ce week-end, le dernier hôpital encore en fonctionnement a été bombardé.

Aux frontières orientales de l'Europe aussi, les affrontements militaires entre la Russie et l'Ukraine se poursuivent, tout comme l'annexion de la Crimée en violation du droit international.

A eux seuls, ces conflits montrent combien l'ordre de paix européen, célébré solennellement en 1990 dans la Charte de Paris par les Etats membres européens de la CSCE, les Etats-Unis, le Canada, l'Union soviétique et la Turquie, n'allait pas de soi, pas plus qu'il n'est définitivement acquis.

Les signataires affirmaient à l'époque le droit à l'autodétermination, la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats et l'intangibilité des frontières existantes. C'était une promesse de bonheur – et elle s'adressait à un continent historiquement divisé, qui comme notre pays avait été longtemps coupé en deux et à qui – comme à l'Allemagne – l'unité et la démocratie devait enfin être accordées durablement.  

Le triomphe de la démocratie dans toute l'Europe n'était pas "la fin de l'histoire", comme l'annoncèrent un peu prématurément d'habiles observateurs. L'histoire était en suspens – et elle l'est encore aujourd'hui. Nous, les Allemands, avons obtenu une nouvelle chance à l'époque, et nous l'avons saisie – avec le puissant soutien de nos voisins et amis. Nous avons édifié des ponts, à l'intérieur et vers l'extérieur. Tous ont façonné notre pays dans la conscience de la spécificité de notre histoire allemande.

Mesdames, Messieurs,

Il y a de cela 100 ans, en décembre 1916, au milieu de la Première Guerre mondiale, le fronton de notre Parlement à Berlin a été consacré, d'une inscription prégnante, "Au peuple allemand" ; le bâtiment du Reichstag avait alors déjà 22 ans.

Le choix de l'inscription, dans l'Allemagne impériale, était tout autant contesté que la notion même de représentation du peuple. A l'Empereur, à qui le Parlement ne paraissait pas plus indispensable que le bâtiment destiné à l'accueillir, on avait proposé les mots "A l'empire allemand" ; Guillaume II plaida pour la devise "A l'unité allemande" – il se méfiait du Parlement, ce lieu où s'exprimait des opinions et des intérêts contraires, et il invoquait la cohésion nationale.

Tout cela n'est que de l'histoire ? L'hommage "Au peuple allemand" choisi il y a cent ans, à l'image de l'assurance qui prévalait encore chez la plupart des parlementaires au vu du déroulement du conflit, put être installé juste avant Noël 1916. C'était l'année des sanglantes batailles franco-allemandes autour de Verdun et de la Somme, qui n'allaient pas faire bouger sensiblement les fronts, n'allaient donc faire gagner du terrain à aucune des parties, et allaient causer plus de cent mille morts. Les lettres de l'hommage furent coulées dans la fonte de canons français – conquis lors des guerres de libération contre Napoléon.

La fonderie Loewy chargée de l'ouvrage appartenait à une famille juive allemande, dont le fils s'était détourné du judaïsme. Il se fit baptiser, et après avoir été adopté en 1918, se crut en sécurité avec son nouveau patronyme, Erich Gloeden – à tort. Il fut arrêté par les nazis pour avoir aidé des personnes persécutées – et parmi elles un général du mouvement de résistance du 20 juillet. L'épouse de Gloeden, sa belle-mère et lui furent guillotinés en novembre 1944 à Plötzensee.

L'histoire. L'histoire nationale de chaque pays est la somme des nombreuses histoires personnelles d'individus qui le plus souvent passent inaperçus ou retombent vite dans l'oubli. Les histoires comme celle d'Erich Gloeden font partie de notre patrimoine historique. Son histoire montre de façon exemplaire comment, dans notre pays, il n'y a de cela que quelques générations, des personnes se retrouvaient exclues de la nation dont elles faisaient évidemment partie, comment elles perdaient leurs droits et toute protection, étaient livrées en pâture – à une époque où la République de Weimar avait été détruite, le Reichstag incendié, le Parlement privé de ses pouvoirs et où l'intégrité physique et la vie des opposants politiques étaient menacées.

Ces expériences vécues nous obligent, et elles nous amènent aussi, tout particulièrement en ce jour de fête nationale, à réfléchir à ce qui a changé, et combien les choses ont changé au cours des cent dernières années, combien la situation s'est améliorée, ce que c'est qu'être allemand, et qui l'Allemagne intègre aujourd'hui dans son ordre juridique – pour qui les députés élus au Bundestag débattent et adoptent des lois consacrées "au peuple allemand".

Face à bien des évolutions, face aux difficultés objectives et aux problèmes apparents qu'on empile parfois à tort et qui nous occupent aujourd'hui, il ne fait aucun doute qu'il incombe "au peuple allemand" lui-même de chercher la définition contemporaine de ce que veut être l'Allemagne au 21e siècle. Visiblement, nous ne le savons pas très bien à l'heure actuelle. On peut et on doit en débattre. Mais quiconque veut, dans ce débat, défendre l'Occident contre des menaces réelles ou supposées, doit pour sa part être à la hauteur des exigences minimales de la civilisation occidentale : exercer le respect et la tolérance, protéger la liberté d'opinion, d'expression, de religion, et respecter l'Etat de droit.

L'Allemagne est différente aujourd'hui de ce qu'elle était il y a cent ans – fort heureusement – et elle aussi est différente de ce qu'elle était il y a 26 ans. L'Allemagne évolue, parce que non seulement le monde et notre voisinage évoluent, mais aussi parce que le peuple en Allemagne évolue également. Les multiples histoires de nos vies racontent qui nous sommes et d'où nous venons, ce qui nous caractérise et ce que nous attendons des valeurs et des règles qui s'appliquent ici, et qui servent d'ailleurs à ce que toutes les personnes vivant en Allemagne puissent rechercher ici leur bonheur et, espérons-le, le trouver. Et chaque fois que les modes de comportement des immigrants entrent en collision avec les lois applicables ici, ce sont bien entendu les règles d'ici qui s'appliquent. Pour tout le monde. Sans exception.

Voici un extrait d'un courrier sur le thème visiblement récurrent de l'exode et des déplacements forcés :

"Notre bateau est désespérément surchargé. Le panier s'éloigne déjà sur la mer lorsque je ramène à moi le bras de l'homme. Je soulève ma fille et la serre contre ma poitrine. Elle n'a que deux jours. Je lui ai donné naissance au port, et le lendemain, nous partions sur cette barge. Elle ne crie presque pas. (…) Pour ma part, je ne ressens rien. Le soulagement n'arrive que plus tard, lorsque nous sommes installés dans les baraques des logements de fortune. Nous sommes sauvés, nous sommes en vie. Mais nous sommes encore bien loin d'être arrivés." Sauvés. Arrivés. A nos oreilles, cela ressemble au sort d'un réfugié du Proche-Orient. Mais c'est l'histoire d'une jeune femme fuyant Königsberg avec sa famille en 1945.

Cette année aussi, nous sommes sans cesse confrontés à des évènements, des images et des récits que nous voulions croire inconcevables au 21e siècle.

"Un quart d'heure après avoir largué les amarres, le moteur de notre bateau s'est arrêté. Tout le monde a commencé à crier. (…). Ma sœur a sauté dans l'eau et a commencé à tirer le bateau. Au bout d'un moment, je l'ai rejointe. A cet instant, je ne pouvais pas penser, j'ai juste vu ma vie défiler devant moi."

Cette jeune femme aussi a fui par la mer. Yusra Mardini, née en Syrie, vit depuis un peu plus d'un an avec sa famille en Allemagne. Cet été, à 18 ans, elle a participé aux jeux olympiques au Brésil. La nageuse a pris le départ dans l'équipe des réfugiés. Elle dit : "Parfois la vie vous ouvre des possibilités au moment où l'on si attend le moins.

Cet Etat, dont nous célébrons aujourd'hui l'unité, notre société, peut et veut offrir des possibilités de vivre sa vie dans la paix et la liberté : "Au peuple allemand", nés ici ou venus d'ailleurs, jeunes et vieux, femmes et hommes, chrétiens, musulmans et juifs, riches et pauvres. La diversité n'est pas un vain mot – depuis longtemps déjà vivent ici en Saxe des Souabes de naissance, mais aussi des Tchèques et des Polonais, des femmes du Brandebourg ont épousé des Brêmois d'origine turque, des Berlinois dont la liberté avait été achetée autrefois à la RDA par l'Allemagne de l'Ouest sont revenus du Rhin s'installer sur les bords de la Spree, des Westphaliens ont trouvé leur bonheur en Mecklembourg-Poméranie, des Bas-saxons sont venus en Thuringe – et y sont devenus Ministre-Président, par exemple. Et un acteur dresdois charme depuis des années des millions de téléspectateurs dans la série policière "Tatort à Münster".

L'Allemagne est un pays vivant, un endroit attrayant, une société diverse, chamarrée, marquée par des personnalités qui incarnent de façon convaincante la tradition comme l'innovation :

Un lieutenant-colonel né à Bangkok dirige le Big Band de la Bundeswehr, une Chinoise est devenue vice-présidente d'une université bavaroise, une Syrienne est intronisée reine du vin à Trèves cette année, un musulman d'origine turque est sacré Roi du tir par une confrérie catholique de tireurs sportifs à Werl en Westphalie, et une présentatrice de télévision, dont la famille est originaire d'Irak, défend la liberté et les droits et devoirs de la presse en Allemagne contre les invectives qui portent atteinte à la démocratie. Les équipes allemandes de football, olympiques et paralympiques, remportent des victoires, aussi parce que leurs membres poursuivent avec leurs coéquipiers, quelles que soient leurs origines ou leur couleur de peau, des objectifs communs, et se battent ensemble pour les atteindre. Sous un même drapeau.

Nous avons à présent la chance de pouvoir façonner l'unité que nous célébrons aujourd'hui – à la différence des Allemands qui nous ont précédé au cours des siècles de leur histoire. Le désir "d'unité, de droit et de liberté" a longtemps été une vision très éloignée de la réalité, formulée pour la première fois en 1841, il y a 175 ans, dans un rêve, sur une île, au vent de la falaise. L'île, c'était Helgoland, et elle n'appartenait pas à l'Allemagne à l'époque, cette Allemagne qui n'existait pas encore comme Etat-nation, mais au Royaume britannique.

Le rêveur, c'était Hoffmann von Fallersleben, dont le désir d'unité nationale et de libertés s'exprimait dans le "Chant des Allemands". L'année suivante, le professeur d'allemand était renvoyé de son poste à l'Université de Breslau – pour ses poèmes politiques. Le droit à l'époque n'était pas de son côté. L'Unité allemande était encore bien lointaine, et la liberté pour le moins très perfectible.

Dans l'histoire du "Chant d'Allemagne" se reflètent les turbulences de l'histoire allemande comme dans l'inscription au fronton du Reichstag. Epris de nationalisme agressif, les soldats ont entonné la première strophe de ce même chant pendant la Première Guerre mondiale : "L'Allemagne, l'Allemagne par-dessus tout". Avec une platitude diabolique, la clique des dirigeants nationaux-socialistes pervertit ensuite le sens de ce premier couplet dans sa campagne de propagande contre son propre peuple, puis plus tard contre d'autres peuples. Et il n'y a rien de surprenant à ce que ce même régime ait interdit les deuxième et troisième couplets. Il n'était plus depuis longtemps question de droit et de liberté – et l'unité du pays ne survécut pas non plus à la guerre qui s'ensuivit.

Aujourd'hui, nous jouissons évidemment de droits dont Hoffmann von Fallersleben et ses contemporains furent privés. Nous vivons dans l'unité de l'Etat, dans le droit et la liberté. Nous vivons en paix avec nos voisins. L'Allemagne est un pays démocratique ; certainement pas parfait, mais sans aucun doute en meilleur état que jamais auparavant. Le paradis sur terre n'est pas ici. Mais bien des personnes qui le cherchent désespérément ne l'imaginent nulle part aussi souvent qu'en Allemagne. S'il en est ainsi, nous sommes doublement légitimes pour exiger que ce pays reste, dans ses principes fondamentaux, ce qu'il est.

Selon une enquête présentée en début d'année au Forum économique mondial de Davos et réalisée auprès de 16.000 personnes du monde entier, des leaders d'opinion du monde de l'entreprise, des sciences et de l'administration, l'Allemagne est considérée, au plan de la stabilité politique, de la prospérité économique, de la protection sociale, de l'éducation, de la science et des infrastructures, comme le "meilleur pays" au monde.

C'est peut-être un peu excessif. Mais ce qui est flagrant, c'est que nous avons réussi beaucoup de choses, certaines visiblement mieux que d'autres ; et pourtant, par rapport à d'autres pays, nous ne nous caractérisons vraiment pas par notre degré élevé de contentement. Dans un atlas virtuel du bonheur élaboré par l'institut américain Gallup et recueillant les sentiments de 138 nations interrogées, les Allemands occupent la 46e place – entre le Sénégal et le Kenya. Après un nouveau sondage, nous nous sommes encore hissés de quelques rangs, juste derrière le Vietnam. On n'est pas obligé d'y voir la modestie proverbiale des Allemands.

Nous pouvons tout à fait sans retenue faire montre d'un peu plus d'assurance et d'optimisme. Arthur Schopenhauer, né à Gdansk, mort à Francfort/Main, qui n'a connu ni la première unité allemande en 1871, ni la seconde en 1990, mais qui a vécu dans de nombreuses villes allemandes et européennes et y a accumulé des expériences, notamment à Dresde, a formulé une observation qui semble toujours d'actualité aujourd'hui : "Un étrange travers des Allemands est que ce qu'ils ont à leurs pieds, ils le cherchent dans les nuages". Dans ce talent qu'ont tous les Allemands, les "Ossis" et les "Wessis", ceux de l'Est et ceux de l'Ouest forment depuis longtemps un seul cœur et une seule âme.

Nous vivons dans une situation que nous envie presque la terre entière. Et nous faisons face – aussi de ce fait – à des défis que nous devons et que nous pouvons relever, si nous le voulons.

L'Unité allemande est une exhortation pour nous tous, contents ou mécontents, mais en ce jour, outre la conscience des revers, des obstacles et des craintes pour l'avenir, nous pouvons aussi nous permettre d'éprouver de la satisfaction, et pourquoi pas, un sentiment de bonheur. Nous sommes un seul peuple et nous vivons désormais ensemble comme des générations avant nous n'ont pu qu'en rêver : dans l'unité, le droit et la liberté.

Voilà trois bonnes raisons de célébrer. Au moins trois. Dans cet esprit, je nous souhaite à tous, ici à Dresde et partout dans le pays, une fête nationale dans la paix et la joie.

Marginalspalte